14 octobre 2009
Une bien étrange coïncidence...
J'aime bien la littérature jeunesse. D'abord parce que, contrairement à sa consoeur la littérature vieillesse, elle se prend moins au sérieux, ensuite, parce que j'y trouve plus d'audace et de dépaysement.
C'est ainsi que m'est tombé entre les mains, l'autre jour, un peu par hasard, l'histoire d'un jeune garçon, peu aimé par sa famille, qui se retrouve, suite à une missive magique, dans une école de sorcellerie où la plupart des professeurs sont des morts-vivants, des vampires, des sorciers ou des loups-garous.
Dans cette école, où les portraits peuvent vous suivre des yeux, notre héros sympathise avec une jeune fille et un autre garçon.
Et nos trois personnages vont sceller une alliance car une lourde menace plane autour d'eux...
Comment ? J'entends des discussions au fond... Vous connaissez ce livre ? Ah bon... Et vous dites qu'il est super célèbre ?... J'ignorai...
Moi qui pensais vous faire découvrir L'île du crâne de Anthony Horowitz...
Écrit au début des années 90, le bouquin a bien passé la rampe, avec une intrigue qui happe son lecteur, un humour souvent caustique et hilarant, et un personnage principal avec une vraie psychologie.
La suite (Maudit Graal) raconte la mise en place d'un terrible complot destiné à détruire l'école de sorcellerie. Et tout ça a rapport avec le Graal maudit une coupe, qui doit être remis au meilleur élève...
Moins alerte que le premier opus, cette séquelle a le mérite de nous faire retrouver David, le héros, et c'est toujours un plaisir !
Deux livres jeunesse plutôt malins donc qui ne prennent pas le lecteur pour un gros niais. A recommander donc.
Comment ? Vous dites ? Harry... Potter ?
C'est quoi ça ? C'est vieux ?
12 août 2009
Tout doit disparaître, de Mikaël Ollivier
Décidément, c'est en littérature jeunesse, une fois de plus, que je trouve de l'audace littéraire ! Et ça fait du bien !
Hugo a une dizaine d'années. Il vient de terminer son CM2. Ses parents, enseignants, décident alors de partir pour au moins deux ans du côté de Mayotte. C'est ainsi que Hugo, sa petite soeur et ses deux parents se retrouvent à l'autre bout du monde sur une île dont ils ne connaissent pas grand chose finalement. Tant bien que mal, Hugo parvient à s'adapter à la vie insulaire. Mais c'est lorsqu'il regagne la métropole, quatre ans plus tard, qu'il se rend compte à quel point ses valeurs ont changé : la société de consommation, dont il avait été protégé jusque là, lui apparaît soudain comme quelque chose d'insupportable...
Ami militant, ou apprenti militant, ce livre est pour toi. Clairement engagé, ce livre est un véritable petit pamphlet anti capitalisme, et pointe du doigt une société qui nous met toujours en état de manque, pour mieux nous faire acheter ce dont on n'a aucun besoin réel.
Le livre fourmille de références anti-consuméristes. On y parle en vrac des chaussures éco-responsables Blackspot (www.adbusters.org/campaigns/blackspot), de l'organisation casseurs de pubs (www.casseursdepub.org), de littérature subversive et/ou intelligente (Christian Bobin, Mendiants et orgueilleux d'Albert Cossery, Ravages de Barjavel, IGH de James Graham Ballard). Bref, ce livre est un guide de survie et d'initiation à une certaine lucidité face à une société libéraliste.
C'est peut-être d'ailleurs là où se situe la seule limite de ce livre, qui fleurte joyeusement avec la propagande dans sa deuxième partie (le retour en France métropolitaine)... Mais, après tout, c'est de bonne guerre. Et mettre en lumière d'autres valeurs, des idées différentes, quitte à être prosélyte, peut être une démarche intéressante. Et ici, c'est plutôt bien fait.
Mais le livre est, à mon avis, surtout passionnant dans sa première partie, du côté de Mayotte où l'auteur croque avec habilité les "expats" qui se comportent, parfois malgré eux, et inconsciemment, comme des colonisateurs un zeste arrogants :
"Tu vas vite comprendre qu'il y a deux catégories d'expatriés : les nouveaux et les autres. Et les nouveaux, dont ta famille est le plus frais arrivage, sont toujours accueillis à bras ouverts parce qu'ils permettent aux autres de passer pour des durs à cuire" dit Françoise, la documentaliste du collège à Hugo. "(...) En tenant bon un an ou deux à Mayotte, ils ont gagné le droit de parler à tort et à travers de l'île, de ses rites, de ses contrastes, de la difficultés à s'y adapter... En fait, ils commencent tout juste à comprendre ce qui est écrit sur leur guide touristique !" (pp.34-35)
Et surtout, surtout, on retiendra toute la relation amoureuse de Hugo avec Zanaïba, jeune Mahoraise de sa classe, déjà maman. L'auteur touche là à toute la délicatesse de l'adolescence, cet âge des possibles et des rêves, avec ses doutes, ses peurs, ses angoisses, ses passions...
Un livre à dévorer rapidement et à offrir à ses jeunes frères et soeurs, histoire de...
11 août 2009
Lettre à un disparu...
Bon, comme d'habitude, j'ai laissé traîner. On en est tous là. On se dit qu'on a l'éternité devant nous, que rien ne presse, qu'on pourra toujours le faire plus tard, qu'on a des trucs plus urgents, que ce n'est pas grave, qu'on va déranger. Jusqu'au jour où, alors qu'on s'y attend le moins, ça nous tombe dessus. Et là, on se sent tout démuni, tout orphelin...
Comment ça avait commencé entre nous déjà ? C'était l'été 2003. Je m'en souviens parce que c'était la canicule, la fameuse. A l'époque, je traînais toujours avec la même bande de copains. On louait des gîtes et on se fabriquait un communauté pendant une semaine. Quelques années auparavant, on parlait d'ouvrir un bar associatif, avec scène de théâtre, cave à vin et à fromage et musique tous les soirs. On avait, sans l'énoncer à haute voix, revu nos ambitions à la baisse. On n'avait pas vraiment d'explication pour avoir abdiqué, juste chargé notre quotidien et nos vies de bosser pour nous, de nous faire croire que c'était comme ça, finalement, que ça marchait. A 20 ans les rêves de grandeur, à 30 ans la prise de conscience et l'acceptation d'un ersatz amical.
C'était un jour où il n'y avait pas grand chose à faire, sinon à attendre qu'il fasse moins chaud. Tu as débarqué un peu par hasard, et tu m'as raconté une sacrée histoire, bien glauque, bien poisseuse, surgie tout droit de ton imagination. Je suis resté suspendu à tes mots. Il faut dire que tu avais un sacré charisme, et que tu savais manier la langue française.
J'ai tout de suite accroché à ton univers, bien sombre mais, en même temps, terriblement humaniste. A chaque histoire que tu me racontais, j'étais fasciné par la densité et la richesse de tes personnages. Souvent c'était des gens à l'histoire chaotique, des gens en recherche d'identité, des paumés, des clochards allumés, des flics fatigués, des handicapés, des éclopés, des écorchés...
On en a passé des heures ensemble, où plus rien ne comptait d'autre que ce que tu avais échafaudé. Je me souviens de cette tétraplégique décidée à se venger du docteur qui était responsable de son état, de ce type qui avait tué sa femme et qui vivait dans l'accumulation de ses ordures ménagères, de cet adolescent en dérive habitant la banlieue parisienne et qui n'avait comme seul but que de passer le temps qui semble si long quand on n'a aucun avenir...
Tous ces moments qu'on a passé ensemble... Et je n'ai jamais pris le temps de te dire que j'adorais ce que tu me racontais. Mais à quoi bon ? Tu étais là pour raconter, moi pour écouter. Les rôles étaient définis ainsi... Et puis, qu'est-ce que je t'aurais dit que tu ne savais déjà ? Bien sûr, mes compliments t'auraient fait plaisir, mais en même temps, je n'aurais pas été le premier qui te l'aurait dit... N'empêche... J'aurais aimé mieux te connaître, aller au delà de l'écrivain, boire une bière au coin d'un bar, parler littérature, cinéma ou théâtre. ça ne s'est jamais fait, monsieur Jonquet... Je regrette un peu. Comme lorsque Jean-Claude Izzo a cassé sa pipe... J'ai le même sentiment. Une oeuvre s'arrête, et moi je me retrouve tout bête... Il me reste tes livres, dans ma bibliothèque. Et je continuerai à les conseiller aux copains, parce que c'était du grand art.
Ma sélection à moi dans l'oeuvre de Thierry Jonquet : Mygale / Mémoire en cage / Le manoir aux immortelles / La bête et la belle / La vie de ma mère ! / Moloch / Jours tranquilles à Belleville
Photo non datée de l'écrivain Thierry Jonquet (AFP J. Sassier)
http://www.liberation.fr/culture/0101584662-jonquet-fait-table-rase
04 juin 2009
Les larmes de l'assassin, de Anne-Laure Bondoux
Chili. Il n'y a pas si longtemps. Une maison pratiquement au bout du monde, ou tout au moins au bout de ce pays. Au delà, c'est la mer. Nous sommes dans un pays de pierres, de vents qui balayent tout, de paysages arides. C'est une terre plutôt sèche, où vit un homme, une femme et leur enfant, prénommé Paolo. De temps en temps, un géologue, ou un astronome, en quête de nuit noire passe... puis repart. Mais voilà que débarque Angel Allegria, un assassin. L'assassin a besoin d'un refuge. Il est recherché, il est aux abois, alors il tue les parents de Paolo... Mais voilà qu'en face de Paolo, Angel hésite, et repose son couteau. Entre l'homme et l'enfant se tisse alors quelque chose d'exceptionnel... Et voilà que, peu de temps après, débarque Luis, un fils de bonne famille, lettré...
Bêtement paru au sein de la littérature jeunesse (comme s'il existait une littérature vieillesse, une littérature décrépitude ou une littérature sépulcrale...), ce livre est une pure merveille. Il fait partie de ces oeuvres qui, à mon goût, font grandir. Parce qu'on sort de ce livre légèrement différent, parce qu'il parle de rapports humains et qu'on est loin d'un manichéisme quelconque.
L'écriture de l'auteure est de toute beauté. Elle sait rester simple. Les phrases s'enchaînent, coulent, et, de mots en mots, on s'attache aux personnages. A Paolo, bien sûr, ce petit garçon sauvage et analphabète. Mais aussi à Luis, ce jeune homme désemparé et (quasi) orphelin. Et surtout à Angel, cette brute qui s'humanise au contact de l'enfant.
Et c'est peut-être une des leçons de ce superbe livre. On ne peut apprendre et s'enrichir qu'au contact de l'autre, même si on doit, pour cela, s'ouvrir, dévoiler ses sentiments et parfois, se mettre en danger...
02 septembre 2008
Tribulations d'un précaire, de Iain Levison
"Si vous demandez aux riches pourquoi vous ne pouvez pas gagner votre vie, ils vous diront que c'est votre faute. Ceux qui réussissent à grimper dans les canots de sauvetage pensent toujours que ceux qui sont encore dans l'eau le méritent. Vous n'avez pas été assez rapide, pas assez malin, pas assez vif. Vous n'avez pas anticipé le naufrage économique. Vous auriez dû investir dans les ordinateurs. Vous auriez dû commencer à étudier l'informatique à huit ans. Vous auriez dû la choisir comme matière facultative au lieu du base-ball, et vous seriez à ma place maintenant." (p. 59)
Iain a une licence de lettres. Il est américain. Sa licence lui a coûté 40000 dollars. Pourtant, il fait partie de ces milliers de précaires qui collectionnent les boulots sous-payés, comme d'autres collectionnent les capsules de bières tchèques ou les papillons de nuits bruns. En 10 ans, il a eu 42 emplois dans six états différents. "J'en ai laissé tombé trente, on m'a viré de neuf, quant aux trois autres, ç'a été un peu confus. C'est parfois difficile de dire exactement ce qui s'est passé, vous savez seulement qu'il vaut mieux ne pas vous représenter le lendemain." (p. 12)
Véritable saga épique sur le monde du travail contemporain, Iain Levison raconte, avec un humour féroce, ce qui devrait nous affoler, à savoir l'exploitation de l'homme par l'homme, et nous révèle les dessous du travail contemporain sous le règne de l'ultra-libéralisme. On se baladera donc en sa compagnie dans des métiers aussi divers que serveur, cuisinier, installateur de câble, mais aussi pêcheur ou préparateur de crabes au fin fond de l'Alaska.
Une chronique douce-amère qu'on peut lire à divers degrés, mais qui fait froid dans le dos, quand on voit le merveilleux monde à l'étatsunienne que nous préparent les Princes qui nous gouvernent...
19 mai 2008
Un secret, de Philippe Grimbert
Philippe, jeune homme chétif est fils unique. Pourtant, très vite, il s'invente un frère aîné, parce qu'il éprouve un terrible manque et qu'il sent qu'il a besoin de le combler. A l'aube de ses quinze ans, le jeune Philippe va se retrouver confronté à un secret de famille, qui va, entre autre, lui prouver que ce frère aîné n'est pas une pure invention de sa part.
Ce livre autobiographique de Philippe Grimbert nous prouve que l'écriture peut être un acte de délivrance qui nous aide à affronter l'intolérable. Cette histoire, qui a ses racines dans la deuxième Guerre Mondiale, nous replonge dans toute l'horreur de la déportation et de l'antisémitisme, et nous montre les conséquences tragiques sur l'histoire des survivants.
Au delà de ça, Grimbert parvient à nous faire réaliser combien un lourd secret de famille peut empoisonner des générations entières d'individus. Et c'est peut-être ici que le livre prend toute sa dimension puisqu'une histoire individuelle devient quelque chose de collectif, qui nous concerne tous.
La démonstration est d'autant plus implacable que le livre est court, que le style est alerte et qu'on ne s'encombre pas de descriptions inutiles ou de belles phrases. Un livre dont on sort grandi, parce que le narrateur s'adresse à un public qu'il respecte. On n'est pas là pour jouer sur la corde sensible, on est très loin du mélo. L'auteur se met à nu de manière pudique, et c'est peut-être là aussi qu'est la force du livre, qui suggère plus qu'il ne dit, qui expose plutôt qu'il ne démontre.
Un livre d'une grande beauté, d'une grande modestie, qui a le mérite de prendre le lecteur pour quelqu'un d'intelligent. Et ça fait drôlement du bien.
04 octobre 2007
Je suis une légende
Meuh non ! Je n'ai pas pris la grosse tête. Je veux parler en ce jour de grâce merveilleux, où j'arrive à me connecter sur mon lieu de travail (parce qu'évidemment, l'ordi de la maison a planté, et que le [CENSURE] de réparateur met trois décénies à le réparer... Qu'il soit maudit, lui et toute sa progéniture, ainsi que KIKI, son hamster angora, et néanmoins nain), du livre de Richard Matheson.
C'est une véritable histoire paranoïaque, où un être humain se retrouve seul au monde, au beau milieu d'une invasion de vampires. Car le monde qui l'entoure est peuplé de suceurs de sang, et il ne faudrait pas que ces amateurs d'hémoglobine le repère. Notre homme vit donc cloitré dans sa maison, en faisant le moins de bruit possible, en ne sortant que le jour pour se ravitailler (et il évite soigneusement les ruelles sombres... Comme on le comprend...).
L'ennemi est donc partout, omniprésent. C'est une menace sourde qui envahit tout le quotidien de cet homme, perdu au beau milieu de ses souvenirs, et qui garde, malgré tout, l'espoir de trouver un autre survivant de cette catastrophe.
Richard Matheson est l'auteur de toute une quantité de nouvelles fantastiques, dont le célébrissime et géniallissime "Journal d'un monstre", pur joyau d'ambiguïté (si vous la désirez, envoyez-moi un mail, je vous la joins par retour... Mais juste parce que c'est vous, hein !). C'est lui également qui a écrit pas mal de scénarios pour la Quatrième Dimension. On lui doit aussi celui de "L'homme qui rétrécit" et de "Duel", le film qui a révélé le jeune (à l'époque) Spielberg.
"Je suis une légende" est donc un excellent roman qui se lit vite, qui nous fait nous interroger sur tout ce qui constitue notre humanité, et qui est à découvrir avant de voir ce qu'en a fait Hollywood en décembre (certaines mauvaises langues sont dubitatives en sachant que c'est Will Smith qui incarnera le survivant de l'humanité... mais ce sont des mauvaises langues, bien loin de ce que pense votre serviteur qui trouve que Wild Wild West, ou Bad Boys sont des chefs-d'oeuvres interplanétaires qui resteront longtemps dans le panthéon du cinéma...).
12 juillet 2007
Je l'aimais, de Anna Gavalda
"Au bout de combien de temps oublie-t-on l'odeur de celui qui vous a aimée ? Et quand cesse-t-on d'aimer à son tour ? Qu'on me tende un sablier."
Chloé, la trentaine, deux jeunes enfants, se retrouve célibataire après plus de huit ans de vie commune avec Adrien. Son mari l'a quittée pour une autre. Elle se retrouve dans la maison familiale, face à son beau-père, qui va, au cours d'une nuit, lui faire une confession : Adrien a eu le courage de remettre sa vie en question, ce que lui, son père, n'a jamais osé faire.
Sujet casse-gueule, et plutôt classique, où les beaux et bons sentiments auraient pu vite prendre le pas sur l'intelligence. Pourtant, Anna Gavalda (la géniale auteure de "Je voudrais que quelqu'un m'attende quelque part") s'en tire plutôt bien. Parce qu'elle peint un tableau en demi-teinte, où les cartes restent brouillées et où il est difficile de trancher. Parce qu'en choisissant, dès le départ, le point de vue de Chloé, avec une première personne du singulier, le lecteur se trouve du côté de Chloé. Et malgré ça, on comprend aussi Adrien, et on a du mal à le condamner. C'est peut-être ça la force du livre, c'est qu'on ne peut finalement prendre partie. On est touché par les personnages. Qui a tort ? Qui a raison ? Qui est le bourreau ? Qui est la victime ? Chacun a sa part de responsabilité...
Alors, bien sûr, le livre n'est pas exempt de défauts. Écrit sous forme de dialogue, avec très peu de descriptions, les phrases restent parfois très (trop) littéraires. On les sent, ici ou là, travaillées. Dirait-on cela ainsi, lorsqu'on est écrasé de chagrin ? Pas sûr. Le doute plane... Et ces deux longues lettres que le beau-père semble citer de mémoire... est-ce bien crédible ? Et cette allusion à Paolo Coelho, à la fin, était-elle nécessaire ? Comme si Anna Gavalda avait eu peur, au dernier moment, de sombrer dans les mélos mielleux de l'auteur de l'Alchimiste...
N'empêche. Le livre fait mouche. Parce qu'il nous parle de nous, tout simplement. J'ai acheté mon exemplaire dans un vide-grenier. J'ai trouvé un mot manuscrit dans le livre, derrière la couverture. Et il disait ceci :
"Agnès, je ne savais pas quel cadeau te ramener. Par hasard j'ai trouvé et lu ce livre. je crois que toi aussi tu devrais le lire. D'une certaine façon il raconte notre histoire et on se retrouve un peu partout. Nous avons tous les deux le droit d'être heureux, et nous avons fait ce qu'il était possible pour l'être ensemble. Finalement, nous le serons séparément, mais je suis sûr qu'il y aura aussi des bonheurs que nous partagerons toi et moi". C'était signé Vincent. Mais, finalement, j'aurais aussi pu l'écrire, ce mot. J'aurais juste eu à changer les prénoms et deux ou trois détails.
La force d'un auteur est sûrement de s'emparer de son histoire personnelle pour en fabriquer une autre, plus universelle. Et sur ce point-là, Anna Gavalda a réussi son pari.
18 septembre 2006
Les vivants et les morts, de Gérard Mordillat
"C'est pas dégueulasse, c'est normal si tu te places du point de vue de la direction. Format ne pouvait pas prendre le risque de garder des jeunes qui en voulaient, qui étaient prêt à mouiller leur chemise, à ne pas se laisser faire, à dire non. Il fallait d'urgence qu'il fasse le ménage. C'est pour ça qu'on le paye, c'est pour ça qu'on l'a mis où on l'a mis. Si les actionnaires des boîtes pouvaient se passer d'ouvriers, ils s'en passeraient tout de suite - et peut-être qu'un jour ils s'en passeront vraiment -, mais en attendant, ce qu'ils veulent, ce sont des esclaves, des ignorants corvéables à merci."
Cette phrase, c'est Lorquin qui la prononce. Lorquin, c'est un des personnages du livre de Mordillat. Lorquin, c'est un de ceux dont on s'est débarrassé lors d'un plan social. Lorquin, c'était un ouvrier de la Kos.
ça commence par des pluies diluviennes. La ville de Raussel est sous la pluie et l'eau monte, l'eau de la Doucile, le fleuve qui traverse la ville. Et voilà que les ouvriers décident de sauver leur usine, leur outil de travail. Alors, ils mouillent leur chemise, au propre comme au figuré. Et lorsque l'eau baisse, l'usine est remise en marche... Seulement voilà, le groupe industriel qui détient la Kos - l'usine de fibres plastiques qui fournit du travail à quasiment toute la ville - veut qu'elle soit plus rentable. Alors, la direction met au point un plan social et se prépare à affronter une grève.
Fabuleux roman, "les vivants et les morts" brasse une quantité de personnages emportés dans la tourmente. On est tour à tour avec ceux de la direction, avec les syndicalistes, avec les ouvriers, avec les politiques, avec les journalistes. Et seul le lecteur appréhende toute la dimension du drame qui se prépare. Un drame où personne ne détient la vérité et où tout le monde va y laisser des plumes.
On repense alors à Germinal de Zola, et on tremble devant le destin de ces ouvriers. En parallèle de ce drame collectif se tissent tous les drames individuels, les mensonges quotidiens, les souffrances, les amours non déclarés, les tromperies, les folies...
L'écriture est nerveuse et belle. On est sans cesse plongé dans l'action. Pas une seule page est inutile. Et on vit avec ces personnages aux travers de ces multiples dialogues tour à tour drôles, quotidiens ou tragiques.
C'est probablement un des livres les plus touchants et les plus beaux que j'ai lu ces dernières années. ça donne l'envie de lutter, toujours, de ne pas se laisser faire, encore et encore... Et, à sa lecture, on se sent moins seul de penser ce qu'on pense...
21 août 2006
Jamais avant le coucher du soleil, de Johanna Sinisalo
C'est une amie qui avait pensé à moi et qui m'avait prêté ce petit livre finlandais, publié chez Acte Sud.
ça raconte l'histoire d'un jeune homme, qu'on surnomme Ange, jeune homosexuel, qui trouve, au bas de son immeuble, au coeur de l'hiver, un bébé troll. Immédiatement charmé, Ange va accueillir cette créature chez lui et va tenter de la sauver et de l'élever.
Le roman s'articule autour de cinq narrateurs : Ange lui-même ; Martes, un hétérosexuel que Ange a toujours désiré, et qui est plus ou moins consciemment flatté par cette admiration ; Ecce, un homme follement amoureux de Ange ; le Docteur Spiderman, un vétérinaire, amant de passage ; et Palomita, une jeune phillipéenne, qui a été vendue par sa famille au voisin du dessous, et qui tombe sous le charme d'Ange.
Au milieu de toutes ces histoires, on a aussi le fruit des recherches du héros pour mieux comprendre la vie et les moeurs des Trolls. Ainsi, on a toute une bibliographie sur le sujet.
Mais, en ne disant que cela, on oublie l'essentiel, à savoir un style poétique impressionnant, particulièrement lorsque Palomita, jeune fille au destin broyé, prend la parole :
"Le sommeil est un puits d'où je remonte telle une bulle. L'eau est de miel noir. Mes bras et mes jambes tentent de se mouvoir dans l'épais sirop de la nuit. J'arrache dans la douleur les paupières qui m'aveuglent." (p. 34)
Cela fait du bien de lire un roman différent, qui ne ressemble à rien de connu, d'une grande intelligence, d'une grande douceur et d'une infinie sensibilité, et dans lequel les personnages, qui sont tous des écorchés vifs, n'aspirent finalement qu'à sortir de leur solitude.

