Avant-hier, je parlais de l'art de nos amis publicitaires qui s'accrochent aux idées majoritaires et souvent bien conservatrices afin de vendre au plus grand nombre leur drogue dure. Il faut bien reconnaître que, du côté des puissants, les moyens mis à leur disposition sont bien supérieurs à ceux mis à la disposition de la résistance et de la contradiction.

Il faut aussi intégrer le fait que résister est souvent désespérant et épuisant, surtout lorsqu'en face, on a l'impression d'avoir un interlocuteur qui est inébranlable et qui sait qu'il triomphera à plus ou moins long terme.

Pour mieux comprendre ce phénomène, il suffit de se pencher sur le portable et la télé-réalité, deux instruments d'oppression parfaitement représentatifs de la société de consommation, qui ont fini par s'imposer, alors même qu'ils avaient suscités, il y a une dizaine d'années, une forte résistance.

Le portable est un objet qui renforce notre orgueil et notre égocentrisme. En effet, il part du principe que nous pouvons/devons être joint partout et tout le temps par n'importe qui. Un portable qui sonne beaucoup est signe d'action, de mouvement et surtout un signe que nous sommes beaucoup appréciés. Un portable qui sonne fait passer au second plan tout le reste, même si cela doit mettre notre vie en danger, si on est au volant par exemple... Objet de culte, le portable est devenu un confident qui nous relie au monde par le biais d'internet, qui nous permet de photographier, de lire, de jouer à des jeux vidéos... Pourtant, au début, combien était-on à résister, à nous moquer des accrocs au portable qui hurlaient dans la rue, à comparer le portable à un objet phallique et/ou transitionnel ?... Mais les puissants ont bien vu la manne qu'il y avait, et ils ont fait appel à des publicitaires pour transformer les inconvénients du portable en avantages. Et on a fini par tous y croire aux forfaits ILLIMITÉS qui nous rendait LIBRES, alors qu'en réalité, on s'attachait un boulet au pied et on se réjouissait d'être un esclave aux ordres d'un simple objet... Tout comme Dieu, le portable est partout, et permet de tout faire ou presque, et d'avoir, enfin, après tous ces siècles, le sentiment d'être omnipotent et omniprésent... Et paradoxalement, le portable nous a rendu trouillards comme pas deux. Dès qu'on n'arrive pas à joindre quelqu'un, c'est qu'il est forcément arrivé quelque chose. Impossible de sortir de chez nous sans prendre notre portable... Au cas où... Les parents en offrent à leurs enfants pour mieux les pister. Et nous sommes toujours ravis de l'avoir au cas où nous soyons un jour coincés, en panne, dans une forêt isolée et lointaine (alors que, franchement, ça vous est arrivé souvent, vous, ce cas de figure ?... En plus, si vous regardiez un peu plus souvent des films d'horreur, vous sauriez qu'il n'y a JAMAIS de réseau quand on en a besoin au fin fond d'une forêt, justement).

La télé-réalité contient tous les éléments du libéralisme triomphant : oppression et humiliation des candidats les plus faibles au profit des meilleurs, enrichissement des puissants à grands coups de publicité et de SMS surtaxés, sélection des candidats bien pire encore que dans les grandes écoles ou les concours de la fonction publique, flicage et surveillance permanente des candidats avec des caméras partout, illusion de croire que la télé peut se mêler de tout et résoudre tous nos problèmes, banalisation de l'intimité et de la vie privée, manipulation des images à grand coup de montage... Autant d'idées que les plus humanistes d'entre nous rejettent. Lorsqu'en juin 2000 a débarqué sur nos écrans LOFT STORY, on a assisté à une véritable levée de boucliers. Qu'en est-il aujourd'hui, neuf ans plus tard ? La télé-réalité a été banalisée et a convaincu les plus acharnés d'entre nous que c'était finalement rigolo et tendance... Le message gerbant s'est gommé au profit d'un premier degré bien empaqueté et nous conforte dans cette idée que nous sommes drôlement intelligents nous, puisqu'on ne participe pas à de telles émissions, qu'on se contente de regarder des gens idiots... Sans réaliser que ce sentiment de supériorité qu'on éprouve est le même que celui des puissants à notre égard. Volontairement, une fois de plus, nous sommes devenus des esclaves...

Résister c'est arriver à garder son esprit critique. Résister, c'est aussi savoir s'entourer et passer le témoin, afin que les combats et la vigilance d'aujourd'hui soient toujours entretenus. Résister, ce n'est pas combattre des moulins. Nous sommes beaucoup plus forts que nous le croyons... Sinon, pourquoi les puissants passeraient-ils leur temps à nous endormir, à nous faire croire que c'est comme ça, et qu'on y peut rien ? Entretenir le dialogue, diffuser des idées autres à notre échelle, interroger clairement des aspirants princes sur leurs motivations, acheter et consommer autrement, s'engager au sein d'associations, voter... Tout ça est à notre portée... Ne l'oublions pas... L'amnésie est le grand fil rouge des régimes totalitaires. Et ceux qui sont avides de pouvoir sont parfaitement au courant...