29 décembre 2008
De l'art de bien comprendre l'aspect sirupeux des choses
Comment faire un dessin animé bien suintant et bien mièvre pour nos têtes blondes et brunes ? D'abord préparez un scénario lacrymogène. Très important ça. Je vous conseille, pour ma part, la séparation déchirante d'un enfant et de ses parents. C'est bien, carré, classique et ça fonctionne bien. Vous pouvez aussi faire une variation sur le conte de fée, avec princesse idiote et prince nécrophile qui adore embrasser les princesse mortes depuis cent ans. Vous pouvez enfin tabler sur l'expropriation sauvage d'une famille déjà très pauvre, pas encore réduite au cannibalisme (faut pas pousser... C'est tout de même pour les petits nenfants), mais on n'en est pas loin...
Ensuite, jouez à fond la carte de la bestiole anthropomorphique à nom crétinoïde. Pour cela, rabattez vous sur les créatures sympathiques, genre lapin, faon, lionceau, panda, pingouin... Évitez, en revanche, tout ce qui relève du gastéropode, de la pieuvre, du scolopendre, de l'acarien et du brocolis. C'est inutile... Tout le monde a horreur de ces trucs... Et puis imaginez le côté grotesque de la chose : "Hui-Hui, la petite moule", "Slportch, la gentille seiche" ou encore "Monf, le chou rouge abandonné"... Non, c'est grotesque, vraiment...
Enfin, n'oubliez pas d'ajouter à votre cocktail son lot de chansons à trois accords bien niaises et bien entêtantes, avec des paroles dégoulinantes de gentillesse : Tenez, en voici une, rien que pour vous... "Ton père t'a donné la vie... Ta mère te l'a donnée aussi... Ils t'appelaient Mon doux Chéri... Tu sais ce qu'est un radis" (accord ré / la / mi). N'hésitez pas à utiliser des mots tels que "rêve" / "fleur" / "coeur" / "bonheur". En revanche, n'utilisez pas les mots "déodorant", "mixeur", "chanvre indien" et "Sarkozy". S'agirait pas de traumatiser nos enfants tout de même...
Et vous voilà devant un somptueux Walt Disney de derrière les fagots. Merveille des merveilles... Rejoignez le grand club consensuel des adorateurs du grand Walt, prêts à gueuler contre le grand capital mais qui se pâme devant "Poncahontas" ou "Bambi"... Parce que c'est pour les enfants...
Je déteste Walt Disney, je vous dis. J'ai horreur de Mickey, cette souris efféminée; je hais les valeurs de merde de Picsou, le grand capitaliste puant, qui se baigne dans son fric ; j'abhorre les castors juniors et leur morale à la con judéo-chrétienne et cul-bêni ; j'exècre tous ces petits animaux gerbants plein de poils et de maladie dégénérées qui peuplent les forêts ; et surtout, surtout, je ne supporte pas les végétaux chantants... On ne se refait pas...
Et pourtant... Pourtant, l'autre jour, je suis tombé sur "Kuzco, l'empereur Mégalo"
Kuzco est un empereur aztèque qui ne s'intéresse qu'à lui. Il renvoie un jour sa conseillère, sous le prétexte qu'elle est trop vieille. Voulant se venger, la conseillère lui administre un poison. Mais, au lieu de le tuer, elle transforme Kuzco en lama. Kuzco va se retrouver à faire appel à un chef de village qu'il voulait, peu de temps auparavant exproprier (tiens, justement...).
Produit il y a quelques années, "Kuzco" est vraiment un dessin animé à part. Peut-être parce qu'il est plus minimaliste et moins léché que les Walt Disney classiques (il faut dire qu'il a été produit dans un temps beaucoup plus court que d'habitude...). Peut-être aussi parce qu'il est complètement irrévérencieux, très adulte, carrément crypto-gay (il faut voir comment Kuzco traite les futures femmes qu'on lui apporte; ou comment Kronk, le bras droit de la conseillère, aime faire la cuisine...), complètement anachronique, bourré de références cinématographiques (le laboratoire secret du savant fou...) et surtout désopilant... Véritable hommage à Tex Avery, Kuzco est hilarant du début à la fin.
Un produit Disney à part, donc, qui prouve que, de temps en temps, le talent émerge là où on ne l'attend carrément pas. Chapeau bas donc. Et votre serviteur fait amende honorable...
28 décembre 2008
De l'art d'entretenir la guerre
Dans 1984, de Georges Orwell, le monde est divisé en trois grands blocs : L'Eurasia, l'Eustasia et l'Océania. Winston est un habitant de l'Océania. C'est un fonctionnaire qui travaille pour le gouvernement et qui est chargé, chaque jour, de réécrire l'histoire, afin qu'elle soit sans cesse conforme avec la propagande de l'état. Le monde de Winston est un monde perpétuellement en guerre. L'enjeu des conflits n'est pas important, de même que l'identité des ennemis, puisque, du jour au lendemain, l'allié d'hier devient le belligérant du jour. Ce qui compte, c'est le fait même d'être en guerre. Ainsi, le slogan de Big Brother (symbole de l'état dictatorial tout puissant) prend tout son sens : La guerre c'est la paix, la liberté c'est l'esclavage, l'ignorance c'est la force. Afin d'asseoir son pouvoir, l'état compte sur l'ignorance des individus, sur leur servitude. Et pour mieux justifier le manque d'éducation, le manque de répartition des richesses, mais aussi les défaillances des systèmes de santé, de protection des travailleurs... il suffit d'avoir, à disposition une bonne guerre.
En effet, comment se rebeller, alors que notre pays est en guerre ? Comment peut-on se plaindre, alors même que nous ne sommes pas sur le front ? Et comment peut-on rester assis à réfléchir à notre humaine condition alors que des soldats meurent pour assurer notre existence ? La guerre (perpétuelle) c'est la paix (du gouvernement).
Le conflit Israëlo-Palestinien s'envenime à nouveau, et plus les jours passent, plus les haines s'enracinent, plus on se demande comment nous allons nous en sortir. Parce que, que nous le voulions ou non, des dirigeants se sont, dans le passé, engagés en notre nom, et nous voilà, aujourd'hui, à devoir gérer ce conflit absurde (pléonasme ?).
Nous nous sommes pourtant tous habitués à vivre avec ce fardeau. Des images d'une violence inouïe nous parviennent presque chaque jour. Et les images sont tellement insupportables, qu'on les a, malgré nous, banalisées, avec l'aide de nos amis des médias, qui nous coincent ces informations entre des résultats sportifs et des faits divers ineptes. Un raid aérien sur un village palestinien ou un attentat anti-israëlien sont devenus aussi naturels que le lever du soleil chaque matin.
Et une fois de plus, on nous simplifie les points de vue, on entretient les caricatures, parce que c'est tellement plus simple de ne voir, dans une population, qu'un seul et même visage. Ainsi, premièrement, il faut bien comprendre que TOUS les Israëliens sans exception détestent les Palestiniens et rêvent de les éradiquer. Inversement, et c'est le deuxième point essentiel, il faut bien s'enraciner dans le crâne que TOUS les Palestiniens sont des terroristes en puissance (la preuve : ils se sont TOUS réjouis, sans aucune exception, du bébé au vieillard décrépi, des attentats du 11 septembre 2001 !). Une fois ces deux données intégrées, vous pouvez aisément choisir votre camp : soit vous optez pour les Israëliens, qui réclament une terre qui leur appartient de manière antédiluvienne, et que les vilains Palestiniens veulent garder comme des gros pingres ; soit vous préférez soutenir les Palestiniens, peuple oppressé, qui n'ont aucun autre choix que de mitrailler, de balancer des roquettes et de poser des bombes, mais qui sont excusables parce que les méchants Israëliens se comportent à leur égard comme des colonisateurs...
On a toujours l'impression de ne rien comprendre à ce conflit. Mais qu'y a-t-il à comprendre ? Des Princes orgueilleux qui gouvernent, au nom de principe de respect, refusent de capituler. Leur seule justification est que ce n'est pas eux qui ont commencé... Doit-on continuer à tolérer des gouvernants, quels qu'ils soient, qui réagissent de manière puérile et instinctive ?
La résolution de ce conflit, et de beaucoup d'autres, n'est pas forcément entre les mains des princes, bien à l'abri dans leur palais. Soyons clairs : la guerre arrange pas mal de gouvernements et de puissants (la vente des armes est fleurissante, le marché de la reconstruction est un marché porteur, la révolution des peuples est peu envisageable...).
Imaginons des mouvements pacifistes. Imaginons simplement que, du côté des Israëliens, comme des Palestiniens, il existe des gens, profondément attachés à la paix, qui veulent en finir avec ces rancunes. Imaginons que nos journalistes, nos médias, leur donnent vraiment la parole. Imaginons de grands sit-in à Jérusalem, des grèves gigantesques pour s'opposer à ces politiques gouvernementales... Que se passerait-il alors ? Cela ne changerait-il pas notre regard ? Cela ne nous donnerait-il pas de l'espoir ? Cela ne nuancerait-il pas nos jugements ? Quel gouvernement démocratique oserait envoyer la police sur des pacifistes ? Quel impact, en terme d'image, cela aurait sur le monde, si un gouvernement le faisait ?
Amis démocrates, en tout cas, dépéchons-nous de réfléchir à des solutions alternatives. Parce que, en janvier, c'est les soldes, et il est hors de question de se laisser emmerder par des guerres à la con, pendant le grand mois de la fête de la consommation...
04 décembre 2008
Bataille à Seattle, de Stuart Townsend
Premier film de l'acteur Irlandais Stuart Townsend (qu'on a pu voir entre autre dans Mauvaise passe de Michel Blanc, La reine des damnées de Michaël Rymer ou encore La ligue des gentlemen extraordinaires de Stephen Norrington), Bataille à Seattle revient sur les événements de 1999 à Seattle, avec la venue de l'Organisation Mondiale du Commerce, les immenses manifestations que cela a entraînées et la situation qui a échappé aux politiques, qui n'ont pu répondre que par la répression.
Sur cette toile de fond, on va suivre, pendant 5 jours, quatre militants alter-mondialistes qui organisent les manifestations pacifiques (et qui vont parfois s'opposer à d'autres manifestants qui voudraient, eux, être plus violents), une journaliste et son cameraman qui sont là pour couvrir l'événement, un policier dont la femme est enceinte de 5 mois, le maire de la ville et un responsable de Médecins Sans Frontières qui doit faire une déclaration à la tribune de l'OMC face aux lobbies pharmaceutiques.
Construit un peu à la manière de Short Cuts, de Robert Altman, le film est un puzzle de tranches de vie où le spectateur connaît tous les points de vue de la situation.
Ce film, qui n'est pas sans rappeler l'extraordinaire livre de Gérard Mordillat Les vivants et les morts, est un beau film politique dont on sort gonflé à bloc avec de belles envies de changer, à notre échelle, le monde qui nous entoure.
Alors, bien sûr, on pourrait reprocher au film son allure partisane (on est clairement du côté des alter-mondialistes), avec, parfois des personnages un peu caricaturaux et/ou pas assez fouillés. On pourrait aussi noter la cruelle absence de plans larges (qui montre que le réalisateur ne disposait pas d'un budget permettant l'utilisation de milliers de figurants) et l'emploi d'image d'archive dont le grain est légèrement différent de celui employé pour la fiction. On pourrait enfin remarquer quelques scènes inutiles, ou un peu tire-larmes (le policier qui vient voir le militant alter-mondialiste en prison ; l'échange entre l'avocate des alter-mondialistes et le maire...).
Mais, peu importe. Le film se veut didactique (il explique en quelques mots au début en quoi consiste l'OMC et démontre, tout au long du métrage, pourquoi cette organisation n'a rien de démocratique) et il réussit une belle prise de conscience.
Et on comprend clairement pourquoi, depuis lors, l'OMC se réunit dans des coins du monde beaucoup plus inaccessibles, pour mieux imposer encore son dictât.
Une belle réussite donc que ce film, à regarder en préparant ses prochaines manifestations et piquets de grève...
