L'histoire qui suit est parfaitement vraie. Pour des raisons évidentes de sécurité, les noms des personnes et des lieux ont été changés. Elle a été confiée à votre serviteur afin que la Vérité soit diffusée et que le Grand Public sache enfin ce qui se passe au mois de juin, dans les centres de correction des épreuves du Diplôme National du Brevet des Collèges, épreuve qui clôture la fin du collège...

Mardi 7h45

J'arrive enfin devant le collège de ***. Je viens corriger les copies du Brevet. Ce collège ressemble à tous les collèges, avec des couloirs étriqués et des toilettes d'élèves déprimantes. Comment peut-on construire une société future correcte lorsqu'on constate l'état des toilettes des futurs acteurs de cette même société ? Pas de papiers, portes arrachées... Aucune intimité possible ici... Mes collègues arrivent par grappe. Salut de la tête, sourires de connivence. On est tous de mèche, on pense tous la même chose : à nos vacances, à la chaleur qui commence à monter, à notre flemme. A quelques exceptions près, je les déteste déjà. Pas de raisons particulière à ça. Juste de la méchanceté crasse. J'en jetterai bien un ou deux dans des orties, par unique cruauté... La blondasse à perle par exemple...

8h12

Salle de droite, réunion d'harmonisation pour l'Histoire-Géographie. Tout droit, au fond, la même chose pour le français. J'entre. Personne. Je suis le premier... Fatigue, envie de clope.

8h19

De retour dans la salle qui s'est remplie. Devant moi, deux collègues sont déjà revenues de tout et se plaignent de la nullité du brevet de cette année, et du fait que c'est n'importe quoi. Je me saisis d'un bidon d'essence imaginaire et d'une allumette virtuelle. Tandis que la réunion commence, leur corps en flamme se tortille et se recroqueville au fond de mon cerveau malade.

8h23

Mise au point sur l'épreuve de dictée. "... et vous pouvez acceptez "leurs casquettes" au pluriel." La coordinatrice n'a pas terminé sa phrase qu'une déflagration puissance de protestation et d'offuscation balaye soudain toute la pièce. Je tente vainement de m'intéresser au litige. Un litige passionnant qui peut retirer 0,5 points sur 40 à un candidat... Chacun y va de son commentaire et plus personne n'écoute. On entend au vol les termes "scandale", "n'importe quoi" et le célébrissime "il est hors de question que je fasse ça"... Un vieux travesti défraîchi (ah, non, c'est une vilaine femme à la voix de baryton avec un méchant carré et un affreux vernis à ongles marron aux orteils qu'elle exhibe sans vergogne dans une sandale improbable... Au temps pour moi...) s'agite et trépigne sur sa chaise... Je me demande si ces gens se sont autant offusqués suite à toutes les dernières mesures gouvernementales, qui n'hésitent pas à démanteler, pièce à pièce tout le système public. Si c'est le cas, la Révolution semble très proche...

10h13

ça fait presqu'une heure que je suis enfermé dans une salle de cours, avec une dizaine de collègues. Pour une fois, personne ne commente, d'un ton condescendant, les réponses des élèves. Tant mieux. C'est parfois insupportable d'entendre les moqueries, toujours un peu faciles de ces adultes plein de certitudes. La température monte d'un cran. Pas un souffle d'air. Je compte mon tas de copies. Il m'en reste encore 26 à corriger.

10h42

Un coordonnateur débarque. Il nous donne 3 copies supplémentaires à chacun. J'apprends alors que la salle 23, deux portes après la mienne, a refusé ce surcroît de travail. Le travesti à voix de baryton corrige dans cette salle. Je pousse un long soupir, me lève, et débarque en salle 23. Là, je dégaine ma hache et la plante dans la tête de la blonde à perle, qui est là, elle aussi. Du sang gicle sur les murs. Puis je pousse un grand cri rauque, me saisit du travesti, qui se débat furieusement et lui jette à la figure un seau contenant des crotales énervés... ça me soulage... Je salue mes collègues et les remercie de leur solidarité, en leur précisant qu'ils n'ont pas à s'inquiéter, et qu'on ferait avec joie, dans ma salle, leur boulot. Je pense qu'ils le prennent mal...

11h02

J'ai affreusement faim. Justement, un coordinateur nous apporte une collation : pain mou, fromage sous cellophane, café marron transparent, jus d'orange bien acide et tiède fait à base de véritable concentré de vraies oranges chimiques élevées en serre à grands coups de pesticide... Tant pis. Je me contenterai de ce maigre repas. Je recompte mes copies. Il en reste encore trop. Je décide de prendre une pause cigarette. En passant devant la salle 23, celle de la blondasse emperlousée et du travesti sur le retour, je jette une grenade lacrymogène. Les collègues sortent un à un en pleurant et en toussant. Je les décapite au fur et à mesure. Des têtes jonchent les couloirs je sens des regards lourds sur moi. Je hausse les épaules et m'éloigne.

13h12

J'ai enfin terminé. L'ultime copie. Le dernier mot. La dernière note. Envie d'exécuter une superbe petite danse sur les tables, en narguant mes autres collègues encore en train de corriger. Au lieu de ça, je leur propose, dans mon immense mansuétude, et dans ma grande bonté, de les aider à terminer, ce qu'ils refusent poliment. Je n'insiste pas. Je suis un monstre, je le sens...

13h42

Je me dirige vers la sortie. Tout est terminé. Un océan de vacances me tend les bras. Je suis éreinté. Il a fallu rendre les copies, vérifier que le compte y était bien, signer des quantités de papiers, en faire tamponner d'autres, rentrer les notes une à une dans un ordi sous la surveillance bienveillante de coordinateurs, remercier chaleureusement le principal du merveilleux accueil qu'il nous a réservé en cette joyeuse matinée, passer au secrétariat pour obtenir une feuille de défraiement. Mais voilà, c'est terminé. En franchissant le portail, une lourde explosion a lieu. Les mines antipersonnel que j'avais disposées devant la salle 23 ont magnifiquement bien fonctionné. Le sourire aux lèvres, je me saisis des clefs de ma voiture. J'ai gagné une vingtaine d'euros pour ce travail. Du délire. Rendez-vous dans un an.

Il va sans dire que j'ai dénoncé l'auteur de ces lignes, qui croupit depuis dans une geôle infâme, et qui se nourrit uniquement d'eau croupie et d'insectes répugnants. Bien fait pour lui...