Mes humeurs à moi

"Penser nous condamne à être libre. C'est pourquoi le Pouvoir fait toujours tout pour réduire la pensée et ce qui la nourrit." Daniel Mermet

13 avril 2008

Le bon, la brute et le massacre...

le_bon__la_brute"Le monde se divise en deux catégories : ceux qui ont un pistolet chargé, et ceux qui creusent... Toi tu creuses !".

C'était l'époque où les répliques cultes le devenaient après coup parce qu'on allait encore et encore au cinéma pour écouter les personnages prononcer leurs (géniales) lignes de dialogue. C'était l'époque où Sergio Leone venait de sortir "Le bon, la brute et le truand".

Véritable leçon de cinéma, ce qui frappe de prime abord dans ce film c'est l'absence de dialogue au profit de l'action et de la musique. Lorsque le générique de début se termine, il s'écoulera 10 minutes avant d'entendre la première phrase. Nous sommes dans l'Ouest sauvage, et ici, c'est d'abord la brutalité qui s'exprime. "Quand on tire, on raconte pas sa vie" dit Tuco à un bandit qu'il vient de tuer et qui a fait l'erreur de lui parler avant de dégainer. Tout est là. Nous sommes dans un monde d'homme d'une rare violence (la seule femme qui a quelques lignes de dialogue est une prostituée qui va prendre des baffes de la part de Lee Van Cleef, parce qu'elle détient des informations qu'il a besoin d'obtenir) . Seules les armes parlent. Les mots sont des balles qui trouent le corps. Dans l'Ouest, on meurt pour rien. Il n'y a plus de logique, plus d'amour, plus de confiance...

Outre ce particularisme, on ne peut qu'être frappé par l'usage systématique et alterné de plans larges sur les paysages et de plans serrés sur les personnages. Dans "Le bon, la brute et le truand", la forme est aussi importante, voire plus, que le fond. Les plans s'étirent, le rythme se ralentit, même lorsque les actions se précipitent. A la fin du film, par exemple, alors que les protagonistes touchent au but, Léone fait faire à Clint Eastwood un détour, et le confronte à un jeune soldat sudiste en train de mourir. Scène touchante et émouvante, sans un mot, on comprend, à travers le regard de Eastwood, toute l'absurdité et l'imbécillité de la guerre.

Le troisième atout de ce film est contenu dans l'ambiguïté même des trois personnages principaux, contrairement à ce que le titre annonce. Ici, pas de manichéisme. Lee Van Cleef (la brute) n'est pas plus brutal que les deux autres. Les trois personnages sont égoïstes et arrivistes, et pourtant, Eli Wallach (le truand) dévoile toute sa fragilité lorsqu'il est confronté à son frère, qui le rejette et qui est devenu moine. Et la quête de l'argent des trois protagonistes ne va pas les empêcher de faire sauter un pont qui était le point d'orgue d'une bataille stupide entre les nordistes et les sudistes et de sauver ainsi des centaines de vies...

Malheureusement, l'ère du DVD est arrivée, et des producteurs, voulant offrir toujours plus au spectateur, ont décidé de restaurer tout le patrimoine cinématographique. Si, parfois, le dépoussiérage d'un film offre d'excellentes surprises (la toute dernière édition de Blade runner de Ridley Scott, par exemple, est une splendide réussite), la moulinette hollywoodienne a fait ici un carnage monstrueux...

A l'origine, le film de Sergio Leone, sorti en 1966 en Italie, faisait 177 minutes. Deux ans plus tard, une sortie étasunienne imposa à la version américaine un rabotage en règle, et on se retrouva avec une version, doublée en anglais, de 161 minutes. C'est cette version que l'on connaît. Sergio Leone, paraît-il, était furieux d'avoir dû faire ça, et on le comprend... Les années ont passé, et le maestro est mort en avril 1989, sans avoir jamais retouché son film. Mais, en 2002, des producteurs ont décidé de reprendre la version italienne et de la restaurer... Pourquoi pas... Sauf que les scènes coupées de la version US n'avaient jamais été doublées... et qu'on a donc fait appel aux acteurs de l'époque pour les doublages voix des rôles principaux. Si Clint Eastwood et Eli Wallach ont volontiers accepté, il n'en fut pas de même pour Lee Van Cleef, puisque l'acteur était décédé en décembre 1989... La morale de l'histoire est qu'on se retrouve maintenant avec un film qui contient sept scènes supplémentaires très inutiles et longuettes (pardon Sergio...) avec de très fortes différences de voix (Eli et Clint ont tout de même pris 40 ans entretemps...) ou des voix différentes... Et pour couronner le tout, les producteurs sont même allés chercher une scène ridicule où Tuco, près d'un feu et plumant une poule, recrute trois mexicains pour tuer Blondin (Clint Eastwood), scène qui avait été tournée par Leone mais qui avait été supprimée de la version italienne par le cinéaste lui-même...

Dans les bonus, un des protagonistes dit que Léone, s'il était vivant, aurait été très content de cette nouvelle version... C'est sûr les gars, on ne prend jamais de risques en faisant parler les morts, parce qu'il ne vous contrarient que rarement... Jean Tibery, maire du 5ème arrondissement de Paris, en sait quelque chose... Il les a fait voter pour lui il y a quelques années...

Posté par esteban à 17:04 - Le cinéma est ton ami - Commentaires [0] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

Commentaires

Poster un commentaire







Rétroliens

URL pour faire un rétrolien vers ce message :
http://www.canalblog.com/cf/fe/tb/?bid=19992&pid=8800787

Liens vers des weblogs qui référencent ce message :