Yves est d'extrême droite. Lui, bien sûr, dit plutôt qu'il est au Front, parce que c'est plus court à dire et que ça fait combattant et résistant.

On cherche souvent des explications sur le devenir des individus. Peut-être parce qu'on a horreur de ne pas pouvoir appréhender une situation. Pourtant, le devenir politique de Yves n'a pas vraiment de raisons. Ses parents appartiennent à la classe moyenne, et se désintéressent de la politique justement. Ce sont des gens qui votent plutôt par impulsion que par conviction. On vote comme on joue de la télécommande. On appuie sur tous les boutons jusqu'à ce qu'on trouve un programme qui nous plaise, et si l'on ne trouve rien, on prend le moins pire. Pas de chômage, pas de galère particulière, pas d'agression par de vilains voleurs basanés. Rien de tout cela dans sa famille.

De la même manière qu'il existe des personnes blondes ou rousses, Yves avait basculé dans le Brun. Il n'y avait rien à dire de plus.

Au Front, il avait trouvé des bons copains, ça c'était sûr. Philippe, par exemple, le plus âgé, le leader, celui qui parlait bien, qui employait les bons mots. Alexandre, aussi, l'étudiant en licence de Droit. Lui il n'ouvrait pas souvent la bouche, mais on savait que, derrière ses petites lunettes rondes, il cogitait, il analysait. Et quand il prenait la parole, on le respectait toujours.

Yves n'aime pas les étrangers, surtout ceux qu'on repère de loin. Lui, il pense que chaque pays a une couleur et qu'il faut la respecter, point barre. Alors, chacun chez soi. C'est simple, facile, compréhensible par tous. Yves n'aime pas non plus les pédés. Ils ne sont pas normaux. Les gouines, c'est différent. Il aime bien s'en mater, dans les films pornos. Pour résumer, Yves n'aime pas tout ce qui est, en apparence, différent de lui-même. Il s'est, plus ou moins consciemment, érigé en modèle, et balaye d'emblée tout ce qui s'écarte de ses critères de définition du monde.

Yves rejette aussi les pauvres, parce que, souvent, ce sont des cocos (ça c'est Philippe qui lui a dit) et plus particulièrement les clodos, parce qu'ils puent, et qu'ils sont dégueulasses.

Lorsque des copains lui ont proposé d'aller sur le port, une fois par semaine, distribuer de la soupe chaude aux exclus, il a cru, un instant, s'étouffer : il était hors de question d'aller aider les parasites de la société, même pas foutu de se bouger le train pour bosser, et qui étaient tout juste capables de mendier (et de gagner plus que lui en une journée, ça il en était persuadé !). C'est là qu'Alexandre était intervenu. Lui aussi, les clodos, ça le faisait chier. Seulement cette fois, c'était différent. Ce qu'ils allaient distribuer, c'était de la soupe avec des morceaux de jambon dedans... Et ni les juifs, ni les arabes n'en mangeaient du jambon... C'était donc l'occasion de se marrer, en regardant les Mohamed et les Samuel crever de faim devant eux.

C'est vrai. L'idée n'était pas déplaisante. Alors, elle a fait son chemin pervers au travers des neurones de Yves, et elle a contribué à l'embrumer un peu plus.

Et ils se marrent bien, Yves et ses copains. Parce que, depuis qu'il y a eu des arrêtés préfectoraux qui leur interdisent leur action, ils peuvent s'ériger en victime, tout en évitant d'avoir à supporter l'odeur de pisse des SDF. Même que l'autre soir, ils ont déplié une banderole aux couleurs rouge et noir (les couleurs de la ville). Dessus, il y avait écrit "LIBERTA". Ils étaient une vingtaine, près de l'église du port, et, face à eux, presque autant de journalistes. Les caméras clignotaient, les flashs crépitaient. Du beau spectacle, vraiment.

Pas loin du rassemblement, sur la route, un type est passé à vélo. Un gaucho que Yves avait vu plusieurs fois dans des manifs anti-Front. Le type a eu l'air écoeuré. ça a fait plaisir à Yves. ça fait toujours plaisir de faire chier ses ennemis...