"C'est pas dégueulasse, c'est normal si tu te places du point de vue de la direction. Format ne pouvait pas prendre le risque de garder des jeunes qui en voulaient, qui étaient prêt à mouiller leur chemise, à ne pas se laisser faire, à dire non. Il fallait d'urgence qu'il fasse le ménage. C'est pour ça qu'on le paye, c'est pour ça qu'on l'a mis où on l'a mis. Si les actionnaires des boîtes pouvaient se passer d'ouvriers, ils s'en passeraient tout de suite - et peut-être qu'un jour ils s'en passeront vraiment -, mais en attendant, ce qu'ils veulent, ce sont des esclaves, des ignorants corvéables à merci."

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Cette phrase, c'est Lorquin qui la prononce. Lorquin, c'est un des personnages du livre de Mordillat. Lorquin, c'est un de ceux dont on s'est débarrassé lors d'un plan social. Lorquin, c'était un ouvrier de la Kos.

ça commence par des pluies diluviennes. La ville de Raussel est sous la pluie et l'eau monte, l'eau de la Doucile, le fleuve qui traverse la ville. Et voilà que les ouvriers décident de sauver leur usine, leur outil de travail. Alors, ils mouillent leur chemise, au propre comme au figuré. Et lorsque l'eau baisse, l'usine est remise en marche... Seulement voilà, le groupe industriel qui détient la Kos - l'usine de fibres plastiques qui fournit du travail à quasiment toute la ville - veut qu'elle soit plus rentable. Alors, la direction met au point un plan social et se prépare à affronter une grève.

Fabuleux roman, "les vivants et les morts" brasse une quantité de personnages emportés dans la tourmente. On est tour à tour avec ceux de la direction, avec les syndicalistes, avec les ouvriers, avec les politiques, avec les journalistes. Et seul le lecteur appréhende toute la dimension du drame qui se prépare. Un drame où personne ne détient la vérité et où tout le monde va y laisser des plumes.

On repense alors à Germinal de Zola, et on tremble devant le destin de ces ouvriers. En parallèle de ce drame collectif se tissent tous les drames individuels, les mensonges quotidiens, les souffrances, les amours non déclarés, les tromperies, les folies...

L'écriture est nerveuse et belle. On est sans cesse plongé dans l'action. Pas une seule page est inutile. Et on vit avec ces personnages aux travers de ces multiples dialogues tour à tour drôles, quotidiens ou tragiques.

C'est probablement un des livres les plus touchants et les plus beaux que j'ai lu ces dernières années. ça donne l'envie de lutter, toujours, de ne pas se laisser faire, encore et encore... Et, à sa lecture, on se sent moins seul de penser ce qu'on pense...