J'ai écrit cette nouvelle il y a une dizaine d'années. C'est elle qui a servi de base à mon roman "Avis de tempête". On y retrouve l'influence de Stephen King et de Howard Philipp Lovecraft, deux auteurs que j'aime beaucoup. Mais, Maupassant n'est pas non plus très loin...

Ciel

« - Eh ! Qu’aimes-tu donc, extraordinaire étranger ?

- J’aime les nuages… les nuages qui passent… Là-bas… »

BAUDELAIRE

L’étranger

Monsieur le Juge,

Le dossier ci-joint constitue la pièce principale de l’affaire Lucasse.

Cette affaire a été classée il y a trois ans. On n’a pu découvrir la moindre piste concernant le ou les assassins de ce jeune informaticien.

Les deux accidents d’avion de ces derniers mois m’ont rappelé certains détails non éclaircis du dossier Lucasse.

Malgré le délire évident de la victime, on est en droit de se demander comment elle a pu avoir accès, à l’époque, à certaines informations pourtant confidentielles.

Peut-être Lucasse faisait-il partie d’une nouvelle organisation terroriste. Peut-être que cette organisation agit toujours aujourd’hui. Je vous demande donc de bien vouloir m’autoriser à rouvrir cette première enquête.

Je vous prie d’agréer, monsieur le Juge, l’assurance de ma considération distinguée.

COMMISSAIRE DUPIN

Aéroport Roissy Charles de Gaulle

DOSSIER LUCASSE

PIECE N°1 : FICHE SIGNALETIQUE DE LA VICTIME

NOM, PRENOM : Lucasse, Isidore

AGE : 34 ans

SEXE : Masculin

ADRESSE : 85 Avenue des Gobelins, Paris, 75013

PROFESSION : Informaticien

ANTECEDENTS JUDICIERES : Néant

TYPE D’AGRESSION : Meurtre

LIEU DE L’AGRESSION : Toilettes Homme Aérogare 2B Roissy Charles de Gaulle

DATE ET HEURE ESTIMEES DE L’AGRESSION : Nuit du 12 au 13 mars 1994

OBJETS APPARTENANT A LA VICTIME : Un portefeuille contenant trois cartes de crédit – American express, Eurocard Mastercard, Gold – une carte d’identité, un permis de conduire, 200 dollars en chèques de voyage, 700 francs en liquide. Un attaché-case contenant des documents de travail ainsi qu’un bloc-notes dont les premières pages contiennent une histoire écrite par la victime peu de temps avant sa mort. Un sac contenant des effets personnels – trois chemises, trois cravates, trois slips, trois paires de chaussettes, un pantalon, une trousse de toilette.

ARME DU CRIME : Inconnue

CONCLUSIONS DU LEGISTE : Nombreux hématomes sur le thorax de la victime. Principaux organes vitaux – cœur, poumons, foie – perforés. Huit côtes brisées, trois côtes broyées. Fractures multiples sur les membres supérieurs et inférieurs. Décapitation post mortem.

PIECE N°2 : NOTE INTERNE DU 23 JANVIER 1994

DESTINATAIRE : Commissaire Dupin, responsable des services de police de l’aéroport Roissy Charles de Gaulle

EXPEDITEUR : Ministère des affaires étrangères

CONFIDENTIEL

« Hier soir, à 21 H 04, heure locale, un appareil de ligne de la compagnie Korean Air Lines en provenance de Paris s’est écrasé alors qu’il effectuait ses manœuvres d’approche à l’aéroport de Séoul. Sur les 335 personnes à bord – 326 passagers et 9 personnels navigants – seules 42 personnes ont survécu. Il s’agit du troisième crash en deux mois sur cette ligne. Pour cette raison, la direction de Korean Air Lines demande expressément de ne pas ébruiter l’affaire.

Une couverture est prévue.

Le crash va être effacé.

Une forte indemnisation est destinée aux rescapés et aux familles des victimes. Veuillez éviter tout contact avec les médias. Un communiqué officiel suivra dans quelques jours. »

PIECE N°3 : EXTRAIT DU RAPPORT DE POLICE DU 12 MARS 1994

AFFAIRE HNOG

ENQUETE EN COURS

CONFIDENTIEL

« (…) Le corps d’Arthur Hnog, 23 ans, a été découvert par un employé du service de nettoyage dans le hangar 61 de la compagnie Air India. Le jeune homme était connu de nos services comme petit trafiquant et avait déjà été arrêté en possession de stupéfiants. Ses os ont l’air d’avoir été minutieusement écrasés. Le corps était gonflé et déformé. Sa mâchoire a été arrachée. On pourrait penser à un règlement de compte. (…)»

PIECE N°4 : ARTICLE DE JOURNAL

QUOTIDIEN LIBERATION

13 MARS 1994

« Disparition d’un appareil au cœur de l’Atlantique.

On est toujours sans nouvelle de l’Airbus d’Air France qui s’est envolé Le 10 mars dernier de Paris en direction de Montréal (Canada). Trois heures après le décollage, l’avion a disparu alors qu’il survolait l’océan Atlantique. Les experts pensent que l’avion a du amerrir d’urgence suite à un problème d’ordre inconnu. Néanmoins, rien ne permet de confirmer cette hypothèse. D’heure en heure, on est de plus en plus pessimiste sur la situation des 245 passagers à bord, personnel navigant compris »

PIECE N°5 : BLOC-NOTES D’ISIDORE LUCASSE

PIECE A CONVICTION DECOUVERTE DANS L’ATTACHE-CASE DE LA VICTIME LE 13 MARS 1994

Je n’ai guère le temps de me présenter. Mon nom ne vous dirait rien de toute façon. Aujourd’hui, je doute de ma santé mentale. Il vaudrait mieux pour la société que je sois fou.

Tout a commencé le 21 janvier. J’accompagnai un ami à l’aéroport. Je le laissai à sa porte d’embarquement et me dirigeai vers la plate-forme pour observer le décollage de son avion. J’aperçus son appareil et me remémorai tous les bons moments que nous avions passé ensemble. Un Boeing d’une compagnie coréenne était stationné tout à côté de l’avion de mon ami. Je me souviens bien de sa couleur bleue qui tranchait, ce jour-là, avec la couleur du ciel. Le soleil était masqué par d’épais nuages. Aucune ombre n’était projetée sur la piste. J’ai pourtant vu des formes noires et mouvantes autour de l’avion coréen. Leur nombre était difficile à déterminer. Il semblait y en avoir une dizaine, puis on n’en dénombrait plus que deux ou trois. Elles étaient plates. Je voyais tantôt des espèces de losanges, tantôt des sortes d’ovales irréguliers. Elles paraissaient danser. J’observais un moment ce phénomène.

Puis, soudain, elles se fondirent en une. La grosse tâche noire ressembla à une flaque de kérosène. Tout à coup, un éclair – ou un rayon, je ne sais pas – sortit de la chose et toucha la carlingue du Boeing. L’atmosphère changea comme si l’air se chargeait d’électricité. Il s’éleva un chuchotement, ou plutôt un ricanement. J’étais comme plongé dans un brouillard pourpre. Tous les objets autour de moi devinrent flous.

Et brusquement tout cessa. Tout redevint comme avant. Sur la piste, il n’y avait aucune trace de l’ombre. Je jetai un coup d’œil aux alentours. Apparemment, personne n’avait remarqué quoi que ce soit. Je décidai de rentrer chez moi. J’avais pris un peu de retard dans mon travail et devais effectuer des heures supplémentaires les jours suivants. Cela me suffit pour oublier toute cette histoire.

Au début du mois de mars, mon patron m’informa que je devais me rendre à Boston pour un séminaire. La veille de mon départ, je me couchais tôt. Ma nuit fut agitée. Un froid polaire sembla engourdir tout mon corps et mon esprit se débattit au milieu d’images dont je ne garde aujourd’hui aucun souvenir précis. Je sais juste que j’ai eu peur. Lorsque je m’éveillai, le lendemain, j’avais la bouche sèche. Il était 9h25. Peut-être n’avais-je pas entendu le réveil, peut-être n’avait-il pas sonné ? J’appelai un taxi, me saisis de ma valise et me ruai dans les escaliers. Malheureusement, lorsque j’arrivai à l’aéroport, l’embarquement était terminé. Je réservai une place sur le vol suivant, aux environs de midi. Je contactai ensuite ma secrétaire afin qu’elle avertisse, plus tard dans la matinée, les personnes qui devaient venir me chercher. Puis, je me rendis au bar de l’aéroport. Je m’assis à une table. J’étais devant une grande baie vitrée qui dominait les pistes. De là, je pouvais voir arriver et repartir les avions. Le serveur arriva avec ma commande. Je relus les dossiers présentant le séminaire. Le temps passa. A un moment, une ombre croisa mon champ de vision. Je relevai la tête. Au loin, un avion d’Air France s’apprêtait à partir.

Et je vis, j’en suis certain, les formes noires. Elles exécutaient une sorte de ronde tandis que l’avion roulait. Très vite, les choses se rassemblèrent et une lumière jaillit en direction d’un des réacteurs. L’avion s’envola. Une brume violacée s’éleva. Ensuite, des rires étouffés qui n’avaient rien d’humain. J’essayai de bouger mais je restai sur place. Malgré toute ma volonté, mes jambes refusaient de m’obéir. J’étais paralysé. A part ces gloussements, je n’entendis aucun autre bruit. Ni conversations de comptoir, ni percolateurs, ni tasses qui ne s’entrechoquaient. Le va-et-vient de l’aérogare paraissait figé. Nulle annonce au micro. Rien qu’un hideux silence. Alors, je hurlai.

La vie reprit son cours. Le garçon me secoua par la manche en me demandant si j’avais fait un cauchemar. Tous les regards se tournèrent dans ma direction. Je réglai rapidement mes consommations et quittai l’endroit. Une main s’abattit sur mon épaule. Je me retournai et me retrouvai face à un jeune homme d’une vingtaine d’années. Ses cheveux bruns étaient en désordre. Sous ses yeux, de grosses cernes trahissaient une fatigue de plusieurs jours. Son regard était fixe.

Lorsqu’il commença à parler, je me rendis compte que ce jeune homme était malade. Il bredouillait, bégayait et j’arrivais à peine à saisir le sens exact de ses paroles. Apparemment, il avait vu quelque chose qu’il surveillait depuis plusieurs semaines. C’était partout. Il pensait être le seul à voir mais, il m’avait entendu au bar. Il avait besoin d’aide car il ne se sentait pas de taille. J’étais de moins en moins à l’aise. Je m’enfuis littéralement à l’annonce de l’embarquement pour Boston. Il a crié en me voyant partir. Un cri de désespoir absolu. J’arrivai glacé d’effroi devant l’hôtesse qui m’indiqua ma place. Une fois installé dans mon siège, je tirai le rideau du hublot, n’osant jeter un œil à la piste.

Arrivé à Boston, j’essayai de mobiliser mon attention sur le séminaire. Malgré tous mes efforts, je n’y arrivai guère. La première nuit, je revis en rêve le jeune homme de l’aéroport. Il marchait dans ma direction. Il essayait de me dire quelque chose, mais rien d’intelligible ne me parvenait aux oreilles. Et puis, sa bouche devenait un cercle parfait. Un cercle noir. Opaque. Qui, petit à petit s’agrandissait et lui mangeait littéralement le visage. Son corps semblait se détendre, se dissoudre. Un râle lent s’élevait. Un cri de souffrance effrayant. Puis tout disparaissait pour laisser place à un hall d’aéroport complètement désert. Nulle vie n’était présente. Ni mécanique, ni organique. Un sentiment de solitude s’imposait à moi. Tout était neuf et pourtant tout semblait abandonné, comme après une attaque atomique. Et j’avais la certitude d’être l’unique survivant d’une race ancienne et éteinte. Je repris l’avion deux jours plus tard. En arrivant à l’aéroport de Boston, je cherchai mon vol sur les grands panneaux d’information. Mon avion n’étant pas encore affiché, je patientai un peu.

Je notai soudain la stabilisation inhabituelle de l’ensemble. Je baissai les yeux et, en face de moi, une chose était là. Je pensais aussitôt à un trou noir. Elle était ronde, mais ses contours restaient flous et changeant. Loin d’être opaque, mon image s’y reflétait en négatif. Elle n’était pas là par hasard. Elle était en train de m’observer, avait conscience de ma présence et me détestait. Tout reprit son déroulement normal lorsque j’esquissai un geste. Dans l’avion, pour la première fois de ma vie, je pris des calmants.

A Paris, je récupérai mon sac et me dirigeai vers la sortie. Je rêvai d’une douche brûlante et de plusieurs verres de whisky. Je voulais tout oublier. Passer l’éponge. J’étais presque parvenu aux portes coulissantes lorsque tout sembla s’immobiliser. Les choses et les gens ralentirent leur course avant de la stopper complètement. Moi seul était exclu du phénomène. Elles étaient plusieurs et m’attendaient. Leur chuchotement s’éleva… Elles communiquaient… Elles voulaient me supprimer. Cette idée s’imposa d’elle-même. Alors, paniqué, je compris qu’il fallait me cacher parce qu’Elles ne m’avaient pas encore trouvé. La brume pourpre, leurs murmures… Tout cela s’approchait. J’entrai sans réfléchir dans les toilettes des hommes. Je repris mon souffle et attendis. Je n’entendais plus rien, mais je savais, j’en avais l’intime conviction, qu’elles étaient toujours là, tapies, quelque part, à m’attendre.

Voilà. Mon histoire est finie. Je suis toujours dans les toilettes de l’aéroport Roissy Charles de Gaulle. Ma montre est arrêtée. Le temps ne s’écoule plus, j’en suis certain. J’ai eu le temps de tout consigner par écrit. Maintenant, j’attends qu’elles me tuent. Je ne sais ce que sont ces choses ni ce qu’elles désirent. Ce que je sais, c’est que certains d’entre nous ont vraisemblablement la faculté de les voir. Ces gens errent dans nos vies et surveillent les choses noires. La plupart doivent tenter de les comprendre pour mieux les combattre. D’autres doivent certainement essayer de collaborer.

PIECE N°6 : EXTRAITS DU RAPPORT DE L’EXPERT PSYCHIATRE SUR LA VICTIME

CONFIDENTIEL

(…) Le sujet ne distingue plus la réalité de la fiction (ou du rêve, puisqu’il n’hésite pas à y faire référence), ce qui entraîne chez lui de nombreuses hallucinations par nature effrayantes. Cette tendance à confondre fiction et réalité peut avoir plusieurs causes :

- la prise de médicament à hautes doses ( somnifères, tranquillisants… )

- la peur d’affronter son quotidien

- un stress important, qui provoque un besoin irrépressible d’évasion

- la fatigue (privation de sommeil, cycles nocturnes interrompus…) (…)

(…) Le sujet présente de nombreux symptômes de type paranoïdes. Il désigne ses ennemis par « elles », « La chose »... L’emploi systématique de ce type de formules pour désigner un groupe ou une puissance inconnue est relativement fréquent chez les patients présentant ce type de pathologie. (…)

Cependant, même dans un délire paranoïaque, le sujet reste très lucide et très logique dans son discours (ce qui peut nous tromper et nous amener à fausser nos conclusions), aussi, est-ce à nous de distinguer le vrai du faux.